Moissons Rouges

Lecture des carnets d'Albert Filoche

2006

Mise en espace et diaporama : Valérie Jallais

Avec : Fred Eggington

Poèmes et carnets d’Albert Filoche, brancardier de la grande guerre, qui séjourna quelques temps dans les tranchées de Chaulnes et alentours, avant d’aller mourir, le 13 août 1918, dans un hôpital de Champagne.

"Albert Filoche parle évidemment de la guerre, mais il aborde aussi bien d’autre questions. Esprit ouvert et attentif, il lit, observe, réfléchit. Tout l’intéresse : la politique, les questions internationales, les problèmes économiques, le bourrage de crâne, le quotidien des gens dans les régions traversées, la nature."
Jocelyne et Michel Dloussky

Pour nous, l’extrait choisi est d’autant plus touchant qu’il décrit la situation des villages situés sur le territoire où nous sommes implantés. Chaulnes, Herleville, Ablaincourt, Vermandovillers, des lieux que nous traversons chaque jours, des lieux où nous habitons et qui revivent dans leur misère par le regard de cet homme.

Et puis, il y a le quotidien. Le quotidien de la guerre. Au jour le jour. Une suite de longues minutes, d’ennui, le froid, la boue, parfois quelques lueurs de moments joyeux, avec, en arrière fond la prochaine tempête, le prochain accident, la prochaine monté en ligne où la mort frappera de façon certaine.

14 janvier 1917, près de Chaulnes
La 3ème Cie va travailler en avant de Vermandovillers. Deux brancardiers les accompagnent en cas d’accident. Il fait noir, une nuit affreuse.
Néanmoins, je m’habitue à l’obscurité et découvre le pays où je me trouve. C’est inimaginable de désolation. Du hameau de Vermandovillers, il ne reste plus rien. Il fait noir, dis-je, et quelques camarades, fatigués de cette vie, sans doute, s’esquivent en douce retournant d’où nous sommes partis. Sur cent hommes environ, nous restons en tout quinze. Le reste s’est éclipsé.

Le 16 janvier 1917, Pressoires
Et dans notre antre, j’ai continué de dormir car nous n’avons eu aujourd’hui ni blessés, ni corvées. Perrier, l’infirmier qui est avec nous autres brancardiers pour assurer le service, me passe Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau. C’est cru, mais c’est net ; c’est la vie. Que dirait le grand philosophe s’il était au Pressoires ! S’il voyait l’agonie de ces hommes veillant dans la tranchée, creusant des boyaux ; aux prises avec mille difficultés, souffrant de diverses manières le martyre… Des manants d’un autre âge, dirait-il ! Quelle morale en tirerait-il ?
A quelques mètres de l’ennemi, dans ce pays de Pressoires complètement ravagé, retourné, détruit par les obus, qu‘elles seraient les impressions d’un Jean-Jacques ?
Des hommes, des êtres humains, se guettent, s’étudient , déploient une activité fiévreuse pour se mettre à l’abri, et pouvoir se tuer à l’aise après.
Que penserait-il de cette fureur humaine, surtout à cette époque… où l’on prononce toujours ce mot … Civilisation !
Rousseau, un des précurseurs de la Révolution de 89, contemplant le martyr des hommes et des choses. Jean-Jacques, dégoûté de la vie humaine, ne se serait-il pas suicidé ?