Je suis debout, au milieu de tout ce monde, de ces personnes dont je reconnais vaguement le visage. Ils ont tous l'air si triste. Je ne comprends pas pourquoi toute cette peine. Leurs visages sont marqués. Je ne vois pas comment ils sont habillés, je n'arrive pas à le percevoir. Je les connais, je sais que je les connais, mais il y en a si peu, si peu que je peux nommer, et encore moins dont j'ai un souvenir vivace.

Guillaume. C'est rassurant de le savoir là. Il s'écarte des autres pour ouvrir une porte qui donne vers l'extérieur. Il pleut. Il reste entre la porte et l'extérieur. Je sors. La pluie ne me mouille pas. Je m'accroupis, touche les galets humides. Une vague de tristesse m'envahit, je pleure, mes larmes tombent sur les galets déjà mouillés. Ou bien est-ce les gouttes de pluie ? Guillaume regarde dans ma direction, mais ses yeux restent dans le vague, ce qu'il ressent l'empêche de fixer son regard quelque part. J'ai l'impression d'avoir commis une erreur, j'ai l'impression qu'il m'accuse de quelque chose. J'ai beau chercher, je ne trouve pas. Je me relève. La pluie continue de tomber, mais je suis toujours aussi sec. J'avance vers la porte, Thomas passe au loin, j'essaye de le suivre. Lorsque je passe la porte, Guillaume la referme et rejoint les autres.

Thomas. J'essaye de le retrouver dans cette foule de gens qui ne font aucune attention à moi. J'ai pourtant l'impression de les avoir déjà vus, quelque part, il y a longtemps, comme si c'était dans une autre vie. J'essaye de me souvenir mais rien ne vient. Je dois me concentrer, retrouver Thomas. Nous sommes dans une grande salle à manger, ils sont tous en train de grignoter quelque chose ou siroter du vin. Ca a l'air d'une grande fête, tout ce monde, toute cette nourriture, toute cette boisson. Mais il manque quelque chose, tout ceci est trop pesant, trop lourd, trop oppressant. Leurs sourires sont crispés, leurs mouvements rigides. Je suis sûr d'avoir vu Thomas. Ce serait bien qu'il soit là. Je pourrais au moins le voir, lui parler, trouver quelqu'un qui ne m'ignorera pas. Ils essayent de se détendre, de trouver un sujet de conversation qui ne leur fasse pas penser à leur présence ici, aujourd'hui. Ils se demandent combien de temps encore, combien de temps ils vont devoir rester, dans combien de temps ils pourront partir pour que cela ne soit pas inconvenant ou choquant. Comment peut-on penser à ce qui peut-être choquant ou inconvenant dans une telle situation ? Thomas.

Je ne sais pas comment je suis arrivé là. Sur ce parking ensoleillé. Il pleuvait tout à l'heure, il me semblait qu'il pleuvait. Je vois une nouvelle fois Guillaume, et Thomas qui passe derrière lui. Il porte des lunettes de soleil. Est-ce à cause du soleil ? C'est probable. Quelque chose au fond de moi espère que ce n'est pas uniquement pour ça. Je m'approche de lui. Il m'ignore. Lui aussi m'ignore. Il se dirige vers ces gens qui commencent à rejoindre leurs voitures. Il leur sourit, leur serre la main, leur fait la bise, leur dit au revoir. Guillaume s'en va lui aussi. Thomas lui serre la main. Il monte dans sa voiture, la fait démarrer et s'en va. Thomas reste sur le parking, il est tout seul, tout seul avec moi. Je m'assois sous un palmier. Il regarde vers l'océan. Ils ne sont plus là les oiseaux de mauvais augure, ceux qui tentaient de faire une blague pour détendre l'atmosphère mais ne réussissaient qu'à l'alourdir. Il ne reste plus que lui et moi. Il n'est pas vraiment plus tendu, il n'est pas vraiment plus heureux. Il tourne sa tête vers le palmier aux pieds duquel je suis. Son visage semble un instant se détendre. Il sourit, ce sourire calme et posé, rassurant. Il me semble que ça fait une éternité que je n'ai pas vu ce sourire. J'ai l'impression que c'est à moi qu'il sourit. La sensation qui m'envahit est plus efficace que ce soleil qui ne me réchauffe pas. Il se relève doucement, soulève ses lunettes de soleil, son regard aussi est rassurant, le soleil illumine d'or ses yeux noisette. Sur le parking il n'y a plus que lui et moi, il n'y a plus que lui.

Jeudi 12 avril 2007
par Jim Dante publié dans : Voyages Nocturnes
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