L’homme qui n’était plus Yann Fraix vit l’ombre s’avancer vers lui. Son visage avait changé, ses joues étaient moins rondes, ses cheveux plus sombres, ses yeux avaient perdu de leur éclat mais s’étaient éclaircis. Il se demanda un instant s’il n’avait pas fait erreur.
T. s’avança calmement vers le kiosque, enveloppé dans son duffle-coat et son écharpe. Il tenait à la main son poignard. L’âme qu’il devait récupérer était encore dans son enveloppe charnelle, debout au milieu du kiosque blanc, en pleine nuit. D’après ses vêtements, il devait s’agir d’un médecin.
« Arrête-toi un instant Yann Fraix, sent le vent qui caresse ton visage. Sent l’odeur de cette pureté. Moi je ne peux plus en profiter. Mon âme a été volée. Je suis souillé. »
T. s’arrêta de marcher. L’homme avait prononcé son nom. Les battements de son cœur se firent plus violents.
« Comment je sais ton nom ? »
L’éclat de rire qui suivit glaça le sang de T. Il raffermit la prise qu’il avait sur le poignard.
« Te rappelles-tu de moi au moins ? »
T. s’avança. Il voulait voir le visage de cet homme, mais celui-ci restait dans l’obscurité.
« Tu veux de la lumière ? Tu en auras bien assez tôt.
- Qui êtes-vous ?
- Je suis Yann Fraix, j’étais Yann Fraix avant qu’on ne décide que Yann Fraix ce soit toi. Un incendie nous a volé nos vies Yann. Les flammes m’ont tout pris et t’ont donné mon nom. Tu ne sais rien bien sur, tu n’as jamais voulu rien savoir de tes vrais parents. Peut-être aurais-tu pu découvrir certaines choses… Nous nous sommes croisés après l’incendie. L’orphelinat où tu as grandi. Ils m’y ont placé quelques jours. Alors en l’entendant t’appeler… Une Sœur t’as appelé par mon nom… J’ai cru, j’ai cru un instant que mon identité m’était revenue mais… Tu t’es levé et tu as couru vers elle. J’ai compris. »
L’homme qui n’était plus Yann Fraix marqua une pause. Des frissons parcouraient la peau de T.
« Je ne sais pas pourquoi ils t’ont donné mon nom, ni pourquoi ils t’ont donné ma vie. Je ne sais pas pourquoi je savais que tu viendrais ce soir. Tu es mort avant moi. Mon identité est morte avant moi. »
D’un geste il craqua une allumette. L’essence dont il avait aspergé le kiosque et son corps s’enflamma presque instantanément. T. resta debout, fasciné par les flammes, essayant de comprendre les paroles insensées de cet homme qui prétendait avoir porté son prénom et son nom avant lui. Le rayonnement réchauffait son visage.
Lorsqu’il ne resta plus qu’un tas de bois et d’os calcinés, T. s’avança lentement. Le ciel avait commencé à s’éclaircir. Le bleu sombre laissant place à un bleu glacé. T. plongea le poignard au cœur du tas de cendres.
Au revoir toi qui es maintenant le seul Yann Fraix.
C'est vous qui le dites!